PORTE DE CLICHY, LES PIEDS DANS LA GADOUE

En attendant la transformation du quartier avec le futur Palais de justice de Paris, la mise en service de la ligne 14 en 2019 et celle du tramway en 2017, les riverains font face aux nombreuses nuisances des chantiers.

Porte-deClichy

8 h 15, la bouche de métro déverse son flux quotidien de travailleurs de la semaine. Les gens sont pressés. L’endroit n’est qu’un passage obligé pour rejoindre son lieu de travail. Les camions poubelles ne sont pas encore passés et les bennes, pleines pour certaines, débordent. Des canettes et papiers jonchent au sol. La propreté laisse à désirer.

La Porte de Clichy résonne des klaxons et du grondement des travaux pharaoniques entrepris depuis 2013 pour les prolongements de la ligne 14, du tramway T3, et la construction de la nouvelle cité judiciaire de Paris. L’avenue qui monte vers Paris est bouchée, le carrefour se bloque et les automobilistes s’impatientent. Les esprits s’échauffent et l’on peut palper l’énervement de certains.

Les habitués du bus 54 coincé dans la circulation, patientent nez aux vitres, spectateurs désabusés. Le feu passe au vert et gare aux piétons qui tentent de traverser, les conducteurs sont au taquet !

« C’est tous les jours comme ça. » constate Mohamed qui travaille dans le 17e arrondissement depuis cinq ans. « Depuis que les travaux ont commencé, c’est toujours le bordel et quand il y a des flics c’est  pire. » ironise-t-il. Il vient d’Argenteuil et passe chaque matin près d’une heure en voiture pour venir. Il est en retard et s’impatiente. Il fait partie des quelque 36 000 véhicules qui transitent chaque jour par la Porte. Après la sortie du périphérique et le boulevard Jean-Jaurès, les automobilistes se retrouvent devant la montée de l’avenue de Clichy qui fait office de goulot en réduisant à une voie l’espace de circulation.

Avec la création du nouveau quartier Clichy-Batignolles, si la circulation en voiture est devenue encore plus difficile, les travaux des trois grands chantiers rendent carrément la traversée périlleuse pour les piétons. A l’heure de la sortie des écoles, Isabelle tient fermement la main de Chloé en traversant le boulevard. Elle est nourrice à domicile à Clichy depuis 3 ans. « J’ai failli me faire renverser la semaine dernière, raconte-t-elle. Une voiture ne m’a pas vue au feu rouge. J’ai juste eu le temps de reculer. Et ce n’est pas la première fois, ça m’est arrivé trois ou quatre fois avec les enfants. Vous savez quand il y a des embouteillages, il faut se faufiler et les voitures ne veulent pas vous laisser passer ; il faut taper du poing sur le capot. Il y a beaucoup d’incivilités.  De chez moi, Porte Montmartre jusqu’à Clichy, on est dans les travaux. Tout est barré. En fait, je n’ai pas le choix je rentre à pied, c’est souvent plus rapide que de prendre le bus. Le côté positif de ces travaux, c’est que ça va être vraiment bien après, mais là, c’est infernal : les embouteillages, le bruit, la poussière, la pollution, il y a des jours où on tousse beaucoup. Il me tarde que ça se termine. »

Depuis le carrefour, regard tourné vers le périphérique, deux grands chantiers se font face.

À droite, la future station de métro n’est qu’un magma de boue dans lequel des monstres mécaniques jaunes aux noms techniques creusent le sol. À l’entrée du chantier, les plantes aromatiques du vendeur à la sauvette font grise mine. La sortie des camions dont les pneus sont couverts de glaise alimente les trottoirs, malgré le lave roue obligatoire.

Cette nuit, la pluie a rendu le sol boueux. La terre grise et collante réussit à éclabousser les pieds et les jambes des passants. Les ouvriers, tels des fourmis en gilet jaune, bottes et casque obligatoires, pataugent. Mais dans quelques jours ce sera la poussière qui viendra leur irriter les yeux.

La journée est ponctuée des entrées et sorties des camions roses. Sur la toupie des camions malaxeurs remplis de béton, on peut lire « Je suis rose mais je transporte de la matière grise ».

Des cylindres blancs gonflés de ciment sont alignés au fond du chantier. Les machines s’activent.

Difficile d’imaginer la nouvelle station de métro à cet emplacement, malgré les grandes photos du projet accrochées aux murs en tôle ondulée délimitant le chantier. La ligne 14, qui part d’Olympiades, dans le 13e arrondissement au sud-est parisien, et s’arrête actuellement à la gare Saint-Lazare doit être prolongée de quatre stations jusqu’à la mairie de Saint-Ouen. Elle doit, à terme, desaturer la ligne 13, l’une des plus chargées du réseau de transport parisien avec 610 000 utilisateurs par jour. Mais les travaux ont pris du retard au grand dam des habitants et des commerçants. Prévue pour 2017, la ligne aura un délai supplémentaire de deux ans, selon la RATP, en raison de problèmes techniques sur le creusement du tunnel et de retards dans les expropriations.

Le prolongement du tramway T3 entre la Porte de la Chapelle et la Porte d’Asnières devrait aussi permettre la respiration de la ligne 13.

De l’autre côté du boulevard, l’ampleur du chantier se jauge à la multitude de grues majestueuses qui transpercent le ciel et présagent de la hauteur vertigineuse du futur Palais de justice. Le bâtiment conçu en escalier par Renzo Piano s’élancera à 160 mètres de haut et devrait accueillir
8 000 personnes d’ici l’été 2017. Pour le moment même constat qu’en face, les ouvriers travaillent dans la boue. Les cylindres de ciment toisent les passants qui rasent le mur vert pomme, tagué depuis sa mise en place.

Le quartier connaît sa plus grande métamorphose depuis la création du périphérique. Marie, retraitée, a emménagé le jour de sa mise en service, le 1er octobre 1969. Son appartement est au premier étage d’un immeuble face au pont surplombant le périphérique.

« La Porte de Clichy n’a pas vraiment changé depuis 40 ans, mais le quartier était plus agréable. On avait des commerçants à proximité, on n’avait pas besoin de traverser le pont pour faire ses courses. C’est cette vie de quartier qui me manque le plus. 

Par contre la circulation était pire car le boulevard Jean Jaurès était à double sens, c’était l’enfer. Il y avait la police à tous les coins du carrefour pour aider à fluidifier la circulation. Maintenant c’est plus espacé. »

Les travaux, commencés depuis un an et demi, tapent sur les nerfs de la retraitée. « Ça fait du bruit, de la gadoue ou de la poussière. Il m’arrive de me boucher les oreilles en passant. Je plains les gens qui habitent juste au dessus. Et puis on ne comprend pas bien comment ils font leurs travaux. Un jour, ils font le trottoir d’un côté, le lendemain c’est bloqué, on est obligé de faire plein de détours. Enfin il faut que ça se fasse, mais ça a intérêt à être joli quand ce sera fini ! »

Concernant les nouveaux aménagements de l’autre côté du pont, l’énergique sexagénaire reste dubitative sur les conséquences positives pour Clichy.

« La tour de 160 mètres de haut va me couper la vue et je n’aurai plus de soleil l’après-midi. Je ne suis même pas sûre que mon appartement prendra de la valeur. Un agent immobilier me l’a affirmé, mais j’ai un doute, déjà ça baisse énormément. » « Après, ça va désengorger la ligne 13. Tout le monde se plaint d’être serré… »

La seule vraie note positive pour Marie est le parc Martin-Luther-King, poumon vert magnifique qui s’étend sur 10 hectares et s’arrête le long du boulevard Berthier au niveau de la Porte de Clichy. Les enfants clichois et parisiens s’y retrouvent chaque jour après la sortie des écoles dans les différentes aires de jeux aménagées pour chaque âge.

À horizon 2017 puis 2019 pour la ligne 14, la Porte de Clichy sera enfin complètement transformée. Le Palais de justice de Paris et le renforcement des transports publics devraient en faire un endroit agréable et attractif pour les Parisiens et les Clichois.

Mais quelle attente ! La galère des riverains va durer encore 4 ans et chacun est plus qu’impatient de pouvoir enfin profiter des atouts de ce nouveau quartier.

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