TOUS ACCROCS AUX ANTI-HÉROÏNES

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Wonderwoman n’a plus qu’à aller se rhabiller et Ma sorcière bien-aimée à retourner chez sa mère. L’héroïne des séries télévisées, aux pouvoirs magiques et au grand cœur, ne fait plus recette. Exit le politiquement correct, place à l’anti-héroïne.

Parce qu’on l’aime et la déteste à la fois et parce qu’on aime détester, l’anti-héroïne fascine et devient addictive. Le public entretient avec elle une relation difficile, mélange contradictoire d’attirance et de répulsion. Loin des clichés traditionnels de la femme parfaite aux actions irréprochables, l’anti-héroïne est criblée de défauts et cumule ses névroses. Nurse Jackie (Canal+), interprétée par la comédienne Edie Falco, est une infirmière dévouée à ses patients, mère et épouse aimante, mais elle se révèle être adultère, toxicomane et totalement amorale. Laura Linney, actrice de The Big C, joue une institutrice banale, condamnée à mourir d’un cancer, qui décide d’expérimenter les interdits. Mère au foyer, Nancy Botwin de Weeds devient dealeuse à la mort de son mari, pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans un registre encore plus extrême, Toni Collette, impressionnante interprète de United States of Tara, souffre d’un trouble dissociatif de l’identité. Banlieusarde tranquille à l’ordinaire, elle additionne des personnalités délirantes qui prennent le contrôle de son corps lorsqu’elle est soumise à un stress. T, adolescente rebelle, Buck, ancien GI revenu du Vietnam, ou encore Alice, mère au foyer irréprochable des années 50, troublent et déclenchent les pires catastrophes dans la vie familiale. Ces rôles de mère bousculent l’image de la femme au foyer dévouée et leurs failles sont l’élément majeur qui les héroïsent. Samantha Stephens et Caroline Ingalls ne sont plus un modèle d’idéal.

Les feuilletons accompagnent le spectateur au quotidien depuis près de 50 ans. Concept de divertissement à but commercial, les plus populaires ont suivi l’évolution de l’opinion publique, afin de séduire une majorité de personnes. Ils reflètent toujours des bouleversements sociaux, en appuyant les scénarios sur des sujets d’actualité. Les changements sociétaux ont fait évolué les rôles féminins, montrant des femmes à l’image moins lissée. Mais ce n’est que depuis les années 2010, après l’âge d’or des dramas, que sont apparues les anti-héroïnes. Les premiers rôles de femmes en crise, captivants, complexes et riches fleurissent désormais dans les œuvres télévisuelles d’auteurs. Elles investissent des univers auparavant réservés aux hommes. Le personnage privilégiant son travail à sa vie privée et à la sexualité libre était jusqu’à présent masculin. Et les héroïnes ambitieuses et prêtes à tout, qui se battent dans un univers d’hommes, ne sont plus stéréotypées. Carrie (Claire Danes), agent de la CIA dans Homeland, bipolaire et accroc à son travail, franchit même un tabou supplémentaire à propos de l’instinct maternel, en abandonnant son enfant pendant plusieurs mois pour partir en mission.

Les nouveaux modes de diffusion ont révolutionné les séries et profité à leur popularité. Le replay, le téléchargement gratuit de Popcorn Time, le partage des fichiers sur Youtube et les network ont rajeuni l’audience, dépoussiérant celle de la ménagère de moins de 50 ans. Ayant besoin de se démarquer et pour un public plus exigeant, les chaînes à péage privilégient les auteurs et donnent un espace de parole différent du cinéma. La plus grande liberté de ton de ces network, face aux chaînes hertziennes, a permis d’imposer le politiquement incorrect dans les fictions et a ouvert la porte à de nouveaux personnages féminins, les anti-héroïnes. Netflix, apparu en 2014 en France, compte 18,2 millions d’abonnés dans le monde. Le service américain de vidéo à la demande sur internet se positionne clairement sur la production exclusive. Il développe des créations originales centrées sur des femmes aux pulsions plus sombres.

Orange is the new Black, l’une de ses fictions phares, totalement addictive, réunit un large panel d’anti-héroïnes. Cette dramédie écrite par Jenji Kohan, déjà scénariste de Weeds campe un milieu carcéral où se côtoient des caractères atypiques et forts. Elle aborde sans tabou des sujets sociétaux brûlants, conditions carcérales, violence, discrimination raciale, orientation sexuelle…. Et met en scène des rôles féminins forts et inédits. Loin des clichés habituels, ces meurtrières, voleuses ou dealeuses sont des femmes avec des désirs et préoccupations similaires aux fans. Leur caractère perfectible, leur ambiguïté et leurs tentatives désespérantes de reprendre le contrôle de leur vie dans un univers fermé, les rendent plus proches et forcément attachantes.

L’influence des showrunneuses, qui cumulent la double casquette de scénariste-productrice – elles sont encore peu nombreuses à Hollywood avec 781 femmes pour 3 000 scénaristes -, renouvelle le genre féminin en créant des personnages authentiques et à leur image. Lenan Dunham, auteure et interprète de Girls, dresse le portrait de quatre New-Yorkaises qui peinent à trouver leur place dans une société en crise. A l’opposé de Sex and the City, les jeunes femmes sont mises en scène sous une lumière crue, parfois choquante, dévoilant sans complexe leurs rondeurs et leur mauvaise humeur. Dans un registre différent, les femmes qui accèdent au pouvoir, font des anti-héroïnes féroces. Glenn Close, actrice machiavélique de Damages, est une avocate brillante aux dents acérées, qui n’hésite pas à commanditer un meurtre pour gagner un procès. Claire Underwood (Robin Wright) dans House of Cards, est un impitoyable stratège pour faire évoluer sa carrière et aider son mari à gagner la présidence des  Etats-Unis.

La sixième saison du festival Séries Mania à Paris qui s’est terminée le 26 avril 2015, a mis à l’honneur la place croissante des actrices dans l’univers sériel.
L’une des conférences « La série bouscule-t-elle les stéréotypes ? étude de cas sur la femme-flic » a démontré que, si la parité sexuelle n’est toujours pas atteinte, les personnages féminins sortent des clichés usés. Auparavant normée à travers le regard masculin des auteurs – jeune, sexy, grande et blonde – la policière transgresse le genre en montrant une femme ordinaire qui ne correspond plus systématiquement aux canons de beauté actuels. Les rides d’expression sont dorénavant autorisées et la femme d’action peut ne plus faire attention à son apparence.
Ainsi, Sarah Lund (Sofie Gråbøl), enquêtrice tourmentée dans la fiction danoise The Killing, diffusée en janvier dernier sur Arte, porte le même chandail à flocons à chaque épisode. Dans Broadchurch, à revoir en replay sur France 2, le lieutenant Ellie Miller, joué par la comédienne Olivia Colman, ne quitte son tailleur pantalon gris, que pour enfiler un blouson de pluie orange.

L’héroïne ne sauve plus le monde, n’est plus une victime, ni un faire-valoir, elle s’octroie le droit de tout faire. Ni forcément belle, ni forcément dévouée à sa famille, ambitieuse, égoïste, enfin humaine, faisant des choix douteux, voire désastreux, en pleine crise identitaire ou animée par une rage implacable, l’anti-héroïne est le nouveau reflet télévisuel de la femme d’aujourd’hui à multi-facettes. Sans spoiler l’avenir, l’addiction grandissante des nombreux sériphiles, devrait lui offrir une place majeure dans les fictions, même si les chaînes hertziennes, face aux enjeux financiers de l’industrie culturelle, restent encore frileuses à les programmer aux heures de grande écoute.

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